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Les actualités

    18/05/2021

    Cimetières, friches, parcs : où se niche la biodiversité en ville ?

     

    On parle beaucoup d’espaces, de trames ou de corridors « verts ». Ce qualificatif chromatique désigne en réalité des lieux aussi divers que les grands parcs ornementaux, les cimetières plus ou moins minéralisés, les friches anarchiques… Or comme le montre une étude publiée dans la revue Naturae, ces espaces végétalisés ne sont pas identiques sur le plan de la biodiversité qu’ils renferment. Et au sein d’un même espace vert, le mode de gestion est lui aussi déterminant.

    PAPILLONS ET… TOILE D’ARAIGNÉES

    L'expérience s’est déroulée dans la métropole grenobloise entre 2014 et 2015. Son vaste maillage d’espaces verts, la gestion différenciée dans la ville de Grenoble en vigueur depuis le début des années 2000 et l’arrêt des traitements chimiques sur de nombreux sites en font un terrain d’étude idéal pour la recherche en écologie.

    Les chercheurs ont donc voulu comparer la biodiversité dans trois types de milieux : les friches, les cimetières et les pacs ou jardins publics. Ils se sont appuyés sur des suivis participatifs effectués par les jardiniers du service des espaces verts de la Ville de Grenoble : le PROPAGE pour les papillons de jour - suivi coordonné par Vigie-Nature et l'association Noé -, et un protocole « toile d’araignées », conçu pour l’occasion.

    Papillons et araignées font partie de ces groupes d’invertébrés très répandus, bien connus, et potentiellement de bons indicateurs de biodiversité. D'où l'omniprésence des protocles "papillons" dans les sciences particpiatives - il en a quatre à Vigie-Nature ! En revanche les suivis araignées demeurent plus rares. Pourquoi ? « Il s’agit d’un groupe compliqué, avec beaucoup d’espèces difficilement repérables et identifiables, mais aussi (et surtout !) parce que ce sont des animaux à mauvaise réputation (à tort !), pour lesquels il serait sans doute difficile de mobiliser de nombreux volontaires », explique Benoît Fontaine, chercheur et coordinateur de programmes à Vigie-Nature. 

    propage© simoens

    Relevé PROPAGE à Grenoble. Simoens

     

    LA FRICHE C’EST CHIC

    Au cours de 359 relevés PROPAGE étalés sur sept communes de l’agglomération, 29 espèces ou groupes d’espèces de papillons furent identifiés, tous milieux confondus. Mais c’est dans les friches urbaines que les suivis affichent les plus gros scores. L’abondance et la richesse des papillons dépassent nettement celles des cimetières, des parcs et jardins.

    Les friches ? Elles correspondent à d’anciens sites industriels, de services ou résidentiels désormais vacants, délaissés, et colonisés par une végétation spontanée. Souvent qualifiées de « territoire refuge à la biodiversité », elles confirment ainsi leur haute valeur écologique à l’échelle de l’agglomération. « Cela peut être expliqué par la végétation présente – d’une part, des herbacées non fauchées permettant le cycle complet de certains papillons; d’autre part, une plus forte proportion d’arbustes (en moyenne: 16 % pour les friches, contre 6 % pour les parcs et 3 % pour les cimetières), source de nourriture pour les Papillons – mais également par la quasi absence d’usage, donc de dérangement » expliquent les auteurs.

    Les cimetières, à forte densité minérale, et les parcs, très fréquentés, se montrent de fait moins hospitaliers pour nos insectes.

    GESTION ET DIVERSITÉ DES ESPACES

    Il ne faudrait cependant pas enterrer les cimetières trop vite. Ni les parcs et jardins. En zoomant sur la ville de Grenoble, si l’on regarde les chiffres en fonction du mode de gestion appliqué, les cartes sont rebattues. Le parc semi-naturel de la Bastille, en bordure de ville, fait figure de hotspot de biodiversité. Plus étonnant, certains cimetières et espaces verts peuvent accueillir une biodiversité foisonnante. Parfois équivalente à celles des friches. Leur secret ? Une gestion sans produits phytosanitaires, extensive, douce – des fauches plus espacées notamment –  qui favorise le couvert herbacé dont les papillons dépendent pour pondre et se nourrir. Le mode de gestion s’avère déterminant, quel que soit le lieu.

    De plus, chacun des espaces verts renferme une biodiversité spécifique. « Le Brun des pélargoniums, les Mégères et la Belle-Dame sont les espèces les plus nettement associées aux cimetières, où ils trouvent respectivement le pélargonium sur les tombes fleuries, des sols nus pour se réchauffer et des chardons sur les tombes abandonnées » commentent les scientifiques. Les Héspérides orange, Hespérides tachetées et Procris, quant à elles trouvent dans les friches les milieux herbeux et ronciers dont elles dépendent. Enfin, dans les parcs, les relevés PROPAGE témoignent d’une surreprésentation de Myrtil, Tircis et Moirés, inféodés aux lisières de forêts, prairies et pelouses. 

    propage_grenoble.png

    Localisation des sites observés. La combinaison des lettres correspond à la description des sites : par exemple, ECHCIM signifie cimetières dans la commune d’Echirolles. Sites : CIM, cimetières ; FRI, friches urbaines ; PAR, parcs ou jardins urbains. Communes : ECH, Echirolles ; EYB, Eybens ; GRE, Grenoble ; LT, La Tronche ; SEY, Seyssinet + Fontaine ; SMH, St-Martin-d’Hères ; SMV, St-Martin-le-Vinoux + St-Egrève. Source : OpenstreetMap. Réalisé sous Qgis.

     

    Et les araignées dans tout ça ? Si le suivi des toiles n’a guère permis de mettre en évidence les différences entre milieux et modes de gestion, il révèle la singularité de chaque habitat. L’Épeire concombre, l’Ullobore pâle et la Zygielle des fenêtres (caractéristique des zones urbaines) sont les espèces les plus étroitement associées aux cimetières. La Mangore petite bouteille et l’Argiope frelon s’observent dans les friches et la Diodie tête de mort plutôt dans les parcs.

    Ces résultats grenoblois nous enseignent plusieurs choses. D’une part, la nécessité de maintenir les friches urbaines, malgré leur caractère éphémère – l’artificialisation des sols les condamne - et leurs surfaces limitées. Dans les villes où ont eu lieu les relevés, les espaces verts représentent 448,23 ha, les cimetières 30,60 ha et les friches environ 18,35 ha. Or grâce à la gestion différenciée une biodiversité riche et abondante peut subsister dans des habitats variés. Autant de pistes d’actions concrètes en faveur d’une meilleure intégration de la biodiversité en ville.

     

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    18/05/2021

    Quand les comptages de papillons redonnent du sens au travail des jardiniers

    Comme chaque printemps, dans toute la France, une centaine de jardiniers se sont lancés dans les premiers comptages de papillons en participant au Propage (co-animé par Noé Conservation). Avec le grand public (Opération papillon) et les naturalistes amateurs (STERF), les gestionnaires d’espaces verts jouent un rôle majeur dans la collecte de données sur les papillons de jour. Chaque année depuis 2009, parcs, jardins publics, cimetières ou squares font l’objet d’échantillonnages selon un protocole adapté à ces professionnels. La collectivité dispose ainsi d’un indicateur de biodiversité permettant d’évaluer ses pratiques de gestion, tandis que les données exploitées au Muséum contribuent au suivi des papillons en milieu urbain à une plus grande échelle. Le Propage accompagne de cette manière « l’écologisation » des villes.

    Afin qu’ils puissent s’intégrer dans le planning annuel des gestionnaires, ces suivis exigent trois sessions de comptage par an (juin, juillet, aout), à reproduire d’une année sur l’autre en binôme. Chacun des comptages demande une dizaine de minutes. Selon un travail de thèse en cours, ces petits rituels auraient de grandes répercussions. « Nous nous sommes intéressés aux émotions des jardiniers qui partent compter les papillons sur leur lieu de travail. Nous avons ainsi pris la mesure du caractère transformatif de ces pratiques », annonce Marine Gabillet en s’appuyant sur de nombreux entretiens réalisés avec des participants et coordinateurs du Propage. Beaucoup témoignent en effet du plaisir à « chasser » puis identifier les espèces. Il y a ceux qui photographient leurs rencontres, ceux qui vont jusqu’à lancer un « concours » jovial avec le collègue de comptage. « Je suis un peu comme un gosse qui va à la récré, ça me change complètement de mon quotidien, c'est ma petite bouffée d'oxygène ! Je vais sur le terrain, je vais faire les relevés avec B. et on passe un petit temps ensemble où on s'amuse tout simplement ! » raconte l’un d’eux.

    UN NOUVEAU SENS AU TRAVAIL

    Moments de distraction, « bouffée d’oxygène » dans un travail parfois monotone, allègement des relations professionnelles… de nombreux bénéfices ressortent clairement des dires de ces « jardiniers-naturalistes ». Mais « s’occuper des papillons n’est pas seulement une source de plaisir pour les jardiniers, constate Marine; leur investissement les aide à redonner du sens à leur travail, dans le contexte actuel de crise environnementale et d’effondrement de la biodiversité ». Le fait de porter son regard sur un élément naturel qui n’a pas « d’utilité » à proprement parler, n’étant ni un auxiliaire de culture, ni un objet esthétique ou fonctionnel, change la manière de considérer son activité. La tonte, la taille, les semis se font en pensant au sort des papillons et par extension à celui de toute une biodiversité. La gestion des espaces verts devient plus écologique. C’est ce qu’exprime en substance ce volontaire : « Avant [Propage], on faisait de la gestion différenciée surtout pour des questions économiques, alors qu'aujourd'hui non. On fait de la gestion différenciée pour le côté écologique. » Le papillon est désormais un « usager » des espaces verts, avec ses besoins et ses préférences.

    Pourtant, ces pratiques ne sont toujours pas perçues d’un œil complaisant. Certains participants subissent les sarcasmes des collègues quand ce n’est pas l’opposition de la hiérarchie. « Le plaisir au travail, même s’il s’inscrit dans une pratique vertueuse, n’est pas très reconnu voire dénigré » reconnaît Marine. Lorsque le contributeur n’est pas tout simplement prié d’aller « papillonner » ailleurs : « Moi j’aimerais aller beaucoup plus loin mais des fois on m’explique que… si je voulais aller plus loin, faudrait peut-être aller dans un espace naturel sensible ou un truc comme ça », se souvient un autre jardinier. Pourtant, si la vision strictement horticole et ornementale des espaces verts reste encore bien ancrée chez les décideurs et dans la population, les choses évoluent. Des pratiques impensables il y a quelques années encore deviennent monnaie courante – la gestion différenciée en est un bon exemple. Les jardiniers du Propage, en prenant du plaisir, en donnant un sens écologique à leur travail, se trouvent ainsi à l’avant-garde de ces changements pratiques et éthiques.

    « J’aimerais que mon travail encourage la prise de considération des émotions, des ressentis des participants aux programmes de sciences citoyennes » insiste Marine. L’analyse des émotions, encore trop rare dans les sciences citoyennes, éclaire de manière originale et pertinente l’implication des participants. Les émotions positives favorisent l’assiduité au programme et les changements d’éthiques individuelles – d’autant plus dans le cadre du volontariat. D'autres types d'émotions plus négatives - l'usure par exemple - expliquent certaines difficultés que les coordinateurs rencontrent aussi dans la mobilisation sur le terrain. Et dans le cas du Propage, elles révèlent pour la première fois un changement dans la manière de concevoir son travail. 

    18/05/2021

    « Il ne faut pas négliger l’apport des prairies urbaines »

     

    Vigie-Nature : De plus en plus de prairies parsèment les parcs et jardins des villes. Comment expliquer ce phénomène ?

    Amandine : Depuis les années 90, les gestionnaires et les concepteurs d’espaces publics repensent leur représentation de la nature en ville. Progressivement, à la faveur du développement durable et de la préservation de la biodiversité, la gestion uniforme des espaces verts – avec l’idée d’une nature ordonnée et soignée – a fait place à ce qu’on appelle une gestion différenciée. Celle-ci pourrait se résumer ainsi : « le bon entretien au bon endroit ». Une pelouse servant de terrain de football, par exemple, sera tondue régulièrement pour rester un gazon. Par contre, un talus en bord de chemin sera tondu moins fréquemment et pourra devenir une prairie. Cette contextualisation de la gestion permet de diversifier les habitats tout en s’adaptant à l’usage qui en est fait par le public. D’où la présence plus importante qu’avant de prairies, milieux faciles d’entretien, peu onéreux et favorables à la biodiversité.

    Justement, pour connaître les caractéristiques écologiques de ces prairies, tu t’es plongée dans les données de notre observatoire Florilèges – prairies urbaines (suivi des plantes des prairies urbaines), que tu as comparées à des données équivalentes sur des toits végétalisés et en agriculture urbaine. Qu’as-tu observé ?

    En comparant les données Florilèges (159 prairies suiviesentre 2015 et 2018) avec d’autres données provenant de deux études menées par l’ARB – îdF sur les toits et les sites d’agriculture urbaine, j’ai pu montrer que les trois milieux avaient chacun leurs caractéristiques.

    A côté des fruits et légumes plantés par la main de l’homme, de nombreuses plantes spontanées se développent dans les potagers urbains. Parmi les trois milieux, c’est le plus favorable à l’implantation d’espèces végétales. En revanche comme les sols sont régulièrement mis à nu, retournés, piétinés, on retrouve davantage d’espèces annuelles (la Véronique de Perse par exemple). De leur côté les toits végétaux accueillent aussi beaucoup d’espèces annuelles mais qui se caractérisent par une plus faible tolérance aux perturbations chimiques (engrais, déchets, urines…) et une forte disponibilité en nectar. Le toit est donc très attractif pour les pollinisateurs.

    Les prairies sont particulières à plusieurs titres. Elles abritent surtout des plantes vivaces - pouvant vivre plusieurs années – et peu tolérantes aux perturbations mécaniques (piétinement, travail du sol…). La présence de ces graminés en font un milieu stable et très spécifique qui sert de refuge à une faune tout aussi spécifique, diverse et variée (vers de terre, mammifères, oiseaux etc.).

    Florileges © muratet

    Amandine Gallois (au centre) lors d'une journée de formation Florilèges

     

    On a tendance à l’oublier aujourd’hui. On parle beaucoup d’agriculture urbaine et de toits végétalisés comme moyen de retrouver une certaine biodiversité en ville. Ils sont un peu l’incarnation de la végétalisation urbaine. Or chacun de ces trois milieux que j’ai étudiés présentent un assemblage d’espèces propre et complémentaire aux autres. Il ne faut donc pas négliger l’apport des prairies urbaines. A travers mon étude je souhaitais leur rendre justice en montrant leur originalité, donc leur préciosité. D’autant qu’en dehors des agglomérations, sous l’emprise de l’agriculture intensive, les prairies ont fortement régressé.

    Une autre idée reçue court : les prairies seraient le fruit de l’absence d’entretien, du délaissement. Or, à la différence des friches, elles doivent être entretenues. Le type de gestion détermine même la qualité de la prairie !

    Oui c’est l’autre grand résultat de mon étude. Il ne faut pas oublier que la prairie est un milieu de transition. Si on fauche trop on obtient un gazon, si on laisse trop faire on risque de voir un petit bois émerger. Entre les deux, il y a plein de nuances. Avec quatre ans de données Florilèges, nous avons montré à quel point les pratiques influencent la végétation des prairies urbaines.

    Aujourd’hui les jardiniers procèdent à deux types de fauches différents, qu’ils appliquent une ou deux fois dans l’année : la « fauche coupée », c’est-à-dire une coupe régulière de tous les végétaux avec une barre de coupe, et la fauche broyée – l’herbe passe dans un gyrobroyeur et ressort complètement pilée.  Or, je me suis rendue compte que ces deux méthodes n’ont pas le même impact sur la biodiversité. La seconde génère une grosse perturbation jusqu’à empêcher la pousse d’espèces vivaces. Ce qui n’est pas le cas de la fauche coupée, dont l’impact est bien moins traumatisant et même propice au développement d’espèces prairiales. La raison tient notamment au fait que, contrairement au produit broyé, celui de la fauche coupée est en général exporté en dehors de la prairie, ce qui n’étouffe pas la végétation et permet d’appauvrir les sols en azote (trop riches en ville).

    Le pâturage est l’autre grand mode de gestion. En broutant l’herbe, les animaux remplacent la faucheuse. Surtout, le pâturage crée des hauteurs de végétation différentes : il y a des zones nues, des zones plus denses, ce qui facilite la colonisation par de multiples espèces. Le pâturage façonne de très belles prairies avec une diversité de végétaux incroyable. Et puis cela fait un peu d’animation pour le public !

    praisries_regions.png

    Proportion sur les quatre ans des modes de gestion effectués pour chaque région

    Ces résultats sont destinés aux gestionnaires. Ont-ils vocation à guider leur pratique ? 

    C’est l’objectif oui. Les gestionnaires se demandent souvent quelle gestion appliquer en fonction de leur besoin, nous avons maintenant des pistes. Les résultats de cette étude nous permettent aujourd’hui de préconiser une fauche coupée (avec exportation des résidus) non fréquente, annuelle, mais régulière. Ou alors un pâturage pour permettre le développement des espèces prairiales et l’enrichissement du milieu en espèces floristiques diverses.

    Mais il n’y a pas de recette miracle, ces pratiques sont à adapter en fonction des prairies et de leur évolution. Il est primordial de prendre en compte le contexte local pour adapter la gestion selon ses besoins et ses objectifs. Pour ce faire nous avons construit des indicateurs (perturbations, de diversité florales etc.) qui mettent en évidence la qualité de chaque prairie. Ces graphiques transmis aux gestionnaires permettent ensuite de mettre en place une gestion qui leur est propre.

    Si les gestionnaires et les collectivités les affectionnent, c’est aussi que la prairie possède d’autres atouts. Elle peut s’avérer très esthétique au printemps, durant la floraison. Elles restent par ailleurs peu onéreuses à implanter et entretenir. Mais encore faut-il communiquer auprès des citadins pour obtenir leur consentement. Pour les avoir rencontré plusieurs fois, certains gestionnaires m’ont confié avoir déjà subi le scepticisme des riverains trouvant cela négligé, voire sale… Il faut donc expliquer les bénéfices et développer des activités récréatives comme le pâturage, une pratique en général bien reçue par le public. Un exemple : le projet d’écopâturage de Montreuil, avec ses centaines de chèvres qui viennent chaque année brouter une grande prairie, pour le plus grand plaisir des habitants de la ville.

    Ta mission à présent à Vigie-Nature ?

    Je me lance dans la rédaction du Bilan Florilèges 2019 que vous recevrez bientôt, dans lequel je vais analyser les données à l’échelle nationale. J’en profite pour remercier tous les participants à Florilèges-prairies urbaines qui m’ont permis de réaliser ce mémoire et d’entamer cette nouvelle mission.

    Accéder au mémoire dans son intégralité

    18/05/2021

    Gestionnaires : comment suivre la biodiversité dans les espaces verts ?

     

    Vous êtes gestionnaire d’espace vert, de parc, de square ? Grâce à deux protocoles de suivi de la biodiversité vous pouvez d’une part évaluer la valeur intrinsèque de votre site mais également constater son évolution au cours du temps. Notamment celle qui peut survenir à la suite de modifications de pratiques : réduction du nombre de tontes des pelouses, exportation des résidus de fauches etc.

    En effet, de plus en plus, les gestionnaires souhaitent adopter une gestion favorable à la biodiversité. Mais pour convaincre les collectivités, faut-il encore disposer d’éléments chiffrés, de preuves scientifiques de son efficacité. Propage (papillons) et Florilèges (flore des prairies urbaines) donnent la possibilité de produire des indicateurs de votre milieu. Indicateurs qui, comparés aux moyennes nationales, vous diront si oui ou non il fait « bon vivre » dans vos jardins.

    SUIVRE LES PAPILLONS AVEC LE PROPAGE

    Créé en 2009, le Propage permet de suivre les papillons de jour au sein des espaces verts. Depuis sa création, 1180 transects (parcours d’observation) ont été suivis et 70911 papillons observés. Les comptages se font dans des habitats divers : prairies (40%), mais également pelouses (15%) et squares urbains (14%). Ainsi, fort de bientôt 10 ans de suivis, l’analyse des données à l’échelle nationale apporte des résultats qui confortent la robustesse du protocole. Un exemple : dans les prairies non fauchées ou tardivement l’abondance moyenne de papillons augmente d’ 1/3 par rapport aux prairies fauchées plusieurs fois ou précocement. Fréquence et période de fauche ont donc un impact non négligeable sur la biodiversité ! Globalement les prairies et les friches semblent être les habitats les plus favorables aux papillons.

    Le protocole consiste à dénombrer et identifier les papillons les plus communs, en se déplaçant dans une parcelle (transect). Seuls les papillons observés dans une boîte imaginaire de 5 mètres de côté autour de l’observateur sont comptés. Le temps de parcours du transect doit être de 10 minutes (1 mètre en 2 secondes), ce qui correspond à une distance de 100 à 300 mètres, en fonction de la richesse du milieu. En savoir plus.

    Calculer l’« indice qualité » de mon milieu 

    Si ces résultats nationaux donnent une idée des pratiques à privilégier, comment savoir si mon espace vert est favorable ou non aux papillons ? Faut-il que je maintienne mon mode de gestion ou à contrario que je l’ajuste voire le modifie ? Si vous participez depuis un certain temps, vous pouvez, sur simple demande, produire un « indice qualité » de vos sites d’observation. Plus l’indice est élevé, plus l’habitat favorise les papillons ! Surtout ils permettent de vous positionner par rapport aux tendances nationales et de répondre à la question cruciale : « Est-ce que les variations que j’observe sur mon site sont liées à l’impact de ma gestion ou sont-elles liées à des variations plus globales dont je n’ai pas la maitrise ? »

    Cet indice de qualité se décline en deux mesures plus précises qui vous permettent d’affiner vos évaluations :

    Indice 1 : Richesse/abondance

    Cette mesure donne une bonne première idée de la qualité du milieu. En reportant sur le graphique la richesse et l’abondance moyenne des papillons depuis votre première année de participation, on obtient un point. La croix représente la médiane des résultats de tous les participants. Si votre point est au-dessus de la barre horizontale, la diversité de vos espèces est globalement supérieur à la moitié des données nationales. Même chose pour l’abondance si votre point se trouve à droite de la barre verticale. Vous l’aurez donc compris, l’idéal, pour prétendre avoir un site propice aux papillons : se trouver en haut à droite ! Attention cependant : l’indicateur reste relatif, on ne se situe que par rapport à l’ensemble des participants.

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    Exemple. Le parc du Sausset est un véritable poumon vert au cœur de la Seine Saint Denis. Issu de l’aménagement des grands parcs de la région au tournant des années 60, il mixe en son sein des milieux très variés : bocages, forêts, prés, pelouses. La gestion de ces espaces s’appuie sur des protocoles de suivi de la biodiversité et en particulier le Propage depuis sa création en 2009. Les observations se font sur plusieurs transects répartis dans différents habitats et modes de gestions.

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    Ici l’abondance et la diversité des papillons ont été reportés pour chacune des prairies du parc du Sausset. Globalement, si la diversité des espèces est relativement hétérogène, voire vraiment supérieur pour 5 sites, l’abondance atteint pour un seul site la moitié supérieure de l’indice national. Les prairies du parc sont donc riches en termes d’espèces, mais leur abondance reste assez faible.

    Comment l'expliquer ? On peut penser que la gestion des prairies du Sausset répond de manière appropriées aux exigences écologiques de plusieurs espèces, mais peut-être que l’environnement très urbanisé du parc en limite leur abondance. Ces hypothèses demandent encore à être vérifiées.

    Indice 2 : La sensibilité à l’urbanisation

    Les suivis Propage se faisant majoritairement en milieu urbain, il est intéressant de considérer la sensibilité des papillons à cette urbanisation. Car toutes les espèces n’y réagissent pas de la même manière ! Il y a les « urbanophiles », comme le Tircis, le Brun des Pélargonium ou l’Hespéride tacheté et les « urbanophobes », tels que le Myrtil, le Demi-deuil ou le Citron. Ainsi, comme vos données renseignent sur les groupes d’espèces observées, on peut savoir, en faisant la moyenne des sensibilités, si vos papillons sont globalement tolérants ou hostiles à l’urbanisation.

    Suivis dans le temps d’une prairie dans le Parc du Sausset

    Tous ces indicateurs donnent également la possibilité de voir l’évolution d’ année en année. Voici un exemple d’un suivi d’une prairie du parc du Sausset. Sont calculés, pour chaque année, l’indice de richesse spécifique, d’abondance et de sensibilité à l’urbanisation.

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    Comment interpréter ces graphiques ? Sur ce transect effectuée dans une prairie, la richesse spécifique suit les variations de la moyenne nationale (courbe rouge). En revanche, l’abondance varie d’année en année. Cette dernière est souvent plus élevée et fluctue fortement par rapport à la moyenne nationale. Un résultat encore plus prononcé pour l’indice de sensibilité à l’urbanisation qui est de manière constante au-dessus de la moyenne nationale.

    Devant ces « bonnes notes », le gestionnaire du parc du Sausset Nicolas Buttazzoni avance une explication : « l’environnement alentour est globalement favorable à la prairie, c’est un lieu semi ouvert avec des fourrés en développement. Il semble que le milieu fasse office de zone de refuge. »

    Si on peut considérer cette prairie plutôt favorable aux papillons, ce n’est pas le cas pour toutes les zones du parc. Sur un autre transect, la richesse et l’abondance s’avèrent nettement inférieures à la moyenne nationale… L’intéressé livre une hypothèse : « On a subi beaucoup de perturbation à cet endroit, et notamment l’implantation d’un immense château d’eau…  Le remblai présent sous le sol perturbe le milieu et la végétation qui se développe est très appauvrie »

    Dans un troisième résultat, les chiffres ne donnent rien de mieux. L’abondance en particulier se trouve toujours nettement en dessous de la moyenne nationale… Mais pour le coup, le gestionnaire n’hésite pas sur les causes potentielles : « Depuis 2002 nous faisons une fauche précoce fin juin et une tardive en août. Ces résultats nous permettent de voir l’impact de l’intensité de la fauche. Les résultats sont donc liés à la gestion. Dès qu’on fait un deuxième propage en juillet après la fauche précoce, ça se voit immédiatement : il ne reste plus rien. »

    Parc du Sausset

    Parc du Sausset en Seine-Saint-Denis 

     

    SUIVRE LES PLANTES AVEC FLORILÈGES-  PRAIRIES URBAINES

    Créé en 2014, Florilèges - prairies permet d’évaluer et de suivre la qualité floristique des prairies en relation avec leurs pratiques de gestion. Depuis 4 ans, 320 prairies ont été suivies au moins une fois sur 156 sites. En 2018, 50625 plantes ont été relevées.

    Florilèges - prairies consiste à recenser 60 espèces dans 10 carrés d’1m² au cœur même de la prairie. Plusieurs outils sont fournis aux gestionnaires : un livret d’accompagnement au protocole, des fiches de terrain complétées d’un guide d’identification des plantes. En savoir plus.

    6 indicateurs « d’intérêt écologique »

    Comme pour le Propage, Florilèges - prairies a défini des indicateurs écologiques : le nombre d’espèces, leur fréquence, leur typicité, leur attrait pour les pollinisateurs et leur dépendance vis à vis de ces pollinisateurs. Enfin le dernier indice révèle leur dépendance aux animaux pour la dispersion de leur semence (plantes zoochores). Les résultats nationaux nous montrent que ces derniers dépendent du mode de gestion appliquée.

    Par exemple, sur les 60 espèces à identifier grâce au guide, 10 en moyenne sont observées dans les prairies broyées ou coupées contre 13 en moyenne dans les prairies pâturées (résultats 2016). La typicité, qui correspond à la proportion d’espèces spécifiques des prairies, elle augmente dans les prairies qui subissent une fauche, où la moitié des espèces sont typiques. Sans gestion aucune, elles ne représentent que 40% de l’ensemble des espèces totales.

    A côté de ces indicateurs de qualité écologiques sont proposés deux indicateurs de perturbation du milieu :  

    -L’indicateur d’enrichissement du sol (par des déchets, des dépôts de pollution atmosphérique, de l’urine, des engrais) donné par la proportion d’espèces nitrophiles, c’est-à-dire des plantes qui tolèrent les milieux riches en azote.

    - L’indicateur de perturbation mécanique donné par la proportion d’espèces annuelles. Contrairement aux espèces vivaces, les plantes annuelles sont souvent des pionnières ; elles s’installent suite au retournement des sols par des engins ou par les terriers de lapin. 

    A partir de ces 8 valeurs de référence, il est possible de comparer les résultats locaux avec les moyennes nationales et ainsi de se situer.

    Exemple d’une prairie « très typique »

    Cette prairie de l’Essonne de 200 m² a été créée il y a plus de 10 ans sur d’anciennes cultures et friches. Elle est fauchée et broyée tardivement sans exportation. Si on calcule les 8 indicateurs précédents, on obtient le graphique suivant.

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    Une prairie « très typique » avec 84% d'espèces prariales

     

    L’excellent résultat de l’indicateur de typicité est flagrant : 84% d’espèces prairiales ! La fauche tardive favorise en effet les plantes typiques des prairies. Les observateurs en ont mis en évidence un certain nombre : le Trèfle champêtre, Aigremoine eupatoire, Salsifis des prés, Pâturin des prés, Plantain lancéolée, Carotte sauvage, Achillée millefeuille. Parmi elle, une seule espèce de friche : La Picride fausse vipérine...

    Malgré tout, ça n’est pas suffisant : cette prairie est pauvre en espèces et présente peu d’attrait pour la faune. Il sera intéressant de suivre son évolution dans le temps pour s’assurer que ces indicateurs s’améliorent.

    Une prairie avec un fort intérêt écologique

    La prairie du moulin Joly de la ville de Colombes a été créée en 2014 avec au préalable un apport de terre végétale et un labour.

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    Une prairie avec un fort intérêt écologique, tous les indicateurs présents sont dans le vert

     

    Avec 2 tontes par an l’été, cette prairie ne correspond pas vraiment aux pratiques généralement recommandées (plutôt 1 fauche tardive). Par contre, elle bénéficie d’un export des résidus de fauche, ce qui est en revanche fortement recommandée. Relativement jeune, on voit pourtant que les indicateurs de qualité écologique sont à chaque fois supérieurs aux moyennes nationales (trait noir) ! " Il y en avait que deux dans toute la France ! " précise Audrey Muratet, coordinatrice du programme pour la région Île-de-France.

    "Par contre, les niveaux de perturbation sont plus élevés que la moyenne, le suivi dans le temps nous permettra de vérifier (ou non) que l’export des résidus aura un effet bénéfique sur le taux de nitrophilie. Mais aussi que l’effet du labour à la mise en place de la prairie sera de moins en moins visible sur la proportion d’espèces annuelles."

     

    En suivant les paillons et les plantes dans les espaces verts, les gestionnaires ont ainsi la possibilité, grâce à nos indicateurs, d’évaluer la biodiversité de leurs sites, mais aussi de comprendre leur évolution. Avec un objectif : évaluer les modes de gestion. Pour le Propage nous avons pris des exemples concernant les prairies mais sachez que les indicateurs peuvent s’obtenir, encore une fois sur demande, pour n’importe quel milieu : pelouses, bois, cimetières etc. Comme son nom l’indique Florilège - prairies urbaines ne s’applique lui qu’aux prairies. Pour des résultats plus fins, il est enfin conseillé d’appliquer et de croiser les deux protocoles. Car plus on dispose d’indicateurs, plus ces éléments chiffrés pourront guider gestionnaires mais aussi décideurs vers des parcs et jardins plus accueillants.